ENTRE L’INSURRECTION ET LA COMMUNE



Le mouvement anarchiste est une croisée des chemins. De l’intérêt envers notre vision politique fait surface, et des collectifs à travers toute l’Amérique du Nord poursuivent leurs lancées avec de nouveaux projets et combattent la menace fasciste. Mais il est devenu clair pour beaucoup d’entre nous que notre vieille tactique ne peut seulement nous apporter qu'un succès limité. Nous avons à apprendre de notre histoire si nous voulons atteindre notre véritable potentiel. C’est le temps de surmonter les vielles divisions entre insurrectionnalistes et anarchistes sociaux. Le nouveau mouvement anarchiste se doit de combiner les meilleurs éléments de la tradition radicale dans une force cohérente pour un changement révolutionnaire. Le nouveau mouvement anarchiste doit être un mouvement de masse avec la force de renverser ce système décrépit. C’est de notre devoir de ne pas seulement de se battre, mais de gagner.

Il est indéniable que l’anarchisme n’apprécierait pas la plate-forme et le prestige qu’il a actuellement sans la lutte héroïque des insurrectionnalistes de ces vingts dernières années. Aux cotés du mouvement Zapatiste, la bataille de Seattle a amené l’anarchisme encore une fois sous le feu des projecteurs du monde entier. Les confrontations aux évènements majeurs et les conférences ont attiré de nouvelles personnes vers le mouvement et a forcé une discussion sur la nature destructive du capitalisme et de la globalisation aux yeux du grand public. Au final, en revanche, ces confrontations ont pris un aspect prévisible que les forces de sécurité de l’État ont trouvé facile à contenir. De plus, l’anarchisme insurrectionnaliste était principalement contenu dans de petits cercles sociaux enracinés dans les scènes contre-culturel locale. Pendant que des facteurs structurels ont joué un rôle important dans la limitation de l’attrait vers l’anarchisme dans les années 90 et le début des années 2000, notre culture et notre vision insulaire nous a aussi empêché d’atteindre une audience plus grande. Nous ne pouvons simplement pas répéter cette approche limitante et espérer de meilleurs résultats cette fois-ci. Un insurrectionnalisme ravivé, en l’absence d’autres pratiques, ne peut pas nous faire avancer.

La crise de 2008 a ouvert de nouvelles opportunités pour le mouvement. Les émeutes insurrectionnelles de 2008 en Grèce ont été rapidement suivi par les révoltes arabes de 2011. Ces soulèvements mettent en valeur aussi bien le potentiel que les limites de la semi-spontanéité, la mobilisation de masse, fournissant quant à lui un modèle pour le mouvement Occupy et les mouvements d’occupation des places. Encore une fois, la vision et les pratiques anarchistes ont joué un rôle clé dans ces mouvements. Beaucoup des anarchistes d’aujourd’hui y sont venus à travers le mouvement Occupy. Mais autant de participant-e-s vont vous le dire, Occupy et consœurs avaient pleins d’imperfections. Les assemblées générales basées sur le consensus contiennent souvent l’initiative plus qu’elles ne l’encourage ; les mouvements de résistance enracinés dans aucune communauté particulière ont fini par être dominés par des militants à temps plein. L’impulsion a forcément diminué, et la répression a réussi à casser les occupations.

Même où des révolutions spontanées ont réussi à évincer un gouvernement, comme en Tunisie et en Égypte, il manquait la capacité de forcer un changement social plus grand. Quand le pouvoir était dans les rues, il n’y avait pas de structures sociales existantes ou d’organisations prêtes à démanteler l’État et à construire une nouvelle société. Les révolutionnaires Tunisien-e-s et Égyptien-ne-s ne sont pas à mettre en cause pour les erreurs de 2011. Ils et elles n’avaient pas le recul nécessaire. Mais nous avons une responsabilité d’apprendre de leurs expériences. Si un soulèvement de masse devait arriver maintenant en Amérique du Nord, nous nous heurterions sûrement aux mêmes problèmes. Privé d’une forme alternative de pouvoir, la montée révolutionnaire initial serait dévié ou co-opté par de puissante institutions organisées comme les militaires, les services secrets, ou le Parti Démocrate.

Les projets des anarchistes sociaux, de Food Not Bombs aux réseaux de solidarité, ont aussi grandement contribué à la pratique anarchiste. Nous avons construit une confiance et forgé des liens avec nos quartiers, démontré par la pratique notre message, et aidé nos frères et nos sœurs à s’en sortir dans la société capitaliste. Mais ces projets sont des investissements sur le long-terme qui requièrent beaucoup d’heures de travail et souvent reçoivent peu d’attention en dehors des communautés locales. De plus, il a souvent été difficile de mettre en lumière les liens entre nos différents projets et d’expliquer comment ils se lient à notre vision globale. L’anarchisme social contribue aussi au mouvement, mais il ne peut pas tenir seul.

Nous sommes dans une ère où l’anarchisme de masse est de nouveau possible. Nous n’avons pas besoin de diluer notre vision, modérer nos idées, ou s’engager dans des manœuvres politiciennes pour ramener des gens de notre côté. Les gens sont attirés à l’anarchisme et les idées anarchistes précisément à cause de notre refus du compromis sur la lutte pour la liberté. Nous pouvons certainement faire mieux pour communiquer notre message et atteindre une part plus importante des communautés de notre classe. Mais plus qu’un nouveau message, nous avons besoin d’un nouveau modèle et d’un ensemble de pratiques pouvant faire avancer notre mouvement au-delà de l’impasse actuelle. Certain-e-s de nos camarades développent déjà ces pratiques. L’essentiel est de les lier dans une stratégie cohérente.

Notre but devrait être de tourner des communautés entières en bastions du mouvement anarchiste. Cette stratégie est basée sur trois piliers :
- Autodéfense de la communauté.
- Autogestion de la communauté.
- Entraide et solidarité communautaire.
Sans autodéfense, il n’y a pas d’espace pour que survive l’autonomie. Sans autogestion, il n’y a pas de moyen pour une communauté de prendre le contrôle de sa propre destinée. Sans entraide et solidarité, les méandres de la vie capitaliste finiront d’épuiser aussi bien les militants que les membres de la communauté. En combinant ces trois pratiques avec audace, l’action directe de l’anarchisme insurrectionnaliste offre un moyen d’aller de l’avant.

Aussi bien les Black Panthers que la CNT-FAI ont connu le succès parce qu’ils ont simultanément employés une tactique révolutionnaire insurrectionnaliste et une approche sociale orienté sur un mouvement de masse. Quand ces deux éléments de leurs stratégies ont été coupés, comme durant la scission entre sociaux démocrates et insurrectionnalistes dans les Panthers, leurs forces a rapidement flétri. Un mouvement sans base ne peut pas survire longtemps. Un mouvement sans dents n’a pas la capacité d’impulser un vrai changement.

Pendant que nous construisons notre propre pouvoir, nous avons besoin de continuellement souligner les deux aspects, insurrectionnel et social, de notre mouvement. Les projets comme l’Anarchist Road Care de Portland, par exemple, délivre ce message parfaitement : Nous sommes aussi bien les gens qui combattent les fascistes que les gens qui prennent soin de la communauté. Cela, bien sûr, a toujours fait partie de la pratique anarchiste. Mais explicitement et constamment faire ce lien aidera à créer une adhésion plus grande pour les éléments insurrectionnels du mouvement anarchiste dans nos communautés. Cela démontre aussi que nous prenons le projet de libération sérieusement et que nous sommes prêt-e-s à faire des sacrifices pour la liberté.

Poursuivre avec succès cette stratégie veut dire équilibrer minutieusement entre les nécessités de la culture de la sécurité et l’indéniable bénéfice de l’organisation de masse ouverte à toutes et à tous. Tandis qu’un groupe de dix combattant-e-s entraîné sont souvent plus efficaces qu’un millier d’individus dispersés, il vaut mieux avoir un millier de camarades convenablement entraîné-e-s qu’une élite de dix cadres. Ce qui est arrivé à Auburn est une preuve suffisante : même le ou la combattant-e antifasciste le ou la plus capable peut être écrasé par dix flics, mais une foule d’un millier d’antifascistes compétant-e-s est presque impossible à arrêter. Pendant que nous devrions continuer à nous entraîner pour des actions en petits groupes efficaces, nous devons étendre l’esprit et la compétence de l’autodéfense à nos communautés plus globalement. Un manque d’un entraînement correct pour les militant-e-s est extrêmement dangereux, mais permettre aux militant-e-s de devenir isolé-e-s de la communauté l’est tout autant.

Notre but ultime devrait être de créer un réseaux de communes, ou de quartiers libérés, avec le pouvoir de se défendre, de se gouverner et de s’assurer eux-mêmes. Insurrection et révolution ne devraient pas être la spécialité de petits groupes militants, mais le but des communautés entières. Blocs par blocs, communautés par communautés, nous construirons la révolution de la base. Quand l’opportunité arrivera, nous aurons les expériences et les structures nécessaires pour gouverner et s’assurer nous-mêmes sans l’État. Le Rojava est comme il est aujourd’hui parce que des militant-e-s préparaient le terrain pour la libération depuis des années avant 2012. Il est temps de ramener cette prévoyance et cette détermination en Amérique du Nord.

Est-il possible de concevoir un voisinage ou un village ou le mouvement anarchiste prédomine ? Absolument. C’est le cas à Exarchia depuis des années maintenant. Malgré le fait qu’il ne soit pas explicitement un projet anarchiste, le mouvement Kurde dans l’Est de la Turquie et au Rojava a fait des avancées incroyables dans la résistance locale. La question fatidique est comment impliquer des gens ordinaires dans leur propre libération. C’est un engagement majeur, et il peut sembler intimidant de penser à comment nous pouvons jouer un rôle pour y parvenir. Commence là où tu es, prends un projet que tu peux gérer qui s’adresse à un besoin de la communauté. Même une poignée de gens peuvent commencer un entraînement à l’autodéfense, trouver des moyens de nourrir des gens, ou contrôler les abus de la police. Lie-toi avec des gens qui pensent comme toi, qu’ils ou elles se disent anarchistes ou non. Fais ce qui est nécessaire pour attirer l’attention des gens et insuffle-leur la volonté de croire qu’elles peuvent se libérer elles-mêmes. Ne sois pas trop frustré.e par d’inévitables échecs et contretemps. Nous sommes là-dedans pour le long cours. Mais si notre mouvement peut commencer à faire ce qu’il faut pour construire une base d’appui populaire, nous pourrions trouver que l’heure des comptes pourrait arriver plus tôt qu’on ne pourrait jamais l’avoir imaginé.

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