DE LA DESTINÉE



Raoul Vaneigem, 2015 (extraits)

Le stade de délabrement auquel est arrivée une civilisation, bâtie par l’homme et contre lui-même, révèle l’imposture d’un système fondé sur l’inversion de l’homme et de la vie. Chacun est désormais amené à redécouvrir, avec sa spécificité d’être humain, un potentiel de création que la croyance à son statut d’esclave le dissuadait de revendiquer.
Destin et destinée s’opposent. Version profane de la Providence, le destin, identifié au hasard, à la fatalité, à la nécessité, est inéluctable. La destinée, elle, met en œuvre les capacités créatrices de l’homme en voie d’humanisation, la faculté de se créer en recréant le monde. À l’encontre des mécanismes du corps fonctionnel et rentabilisé, elle tend à privilégier le corps mû par une énergie vitale qui a été vampirisée pendant des siècles pour être transformée en force de travail.
Construire sa destinée concrétise la réalité d’une vie authentique, s’émancipant de l’état de survie où elle végétait. Tout annonce une mutation de civilisation, une société où il nous appartiendra d’éradiquer les comportements prédateurs en établissant la prééminence de la vie et de la conscience humaine.

Pendant des siècles, des générations de prédateurs se revendiqueront d’un mandat céleste pour s’approprier des êtres et des choses. En d’interminables querelles, ils se partageront et se disputeront le pouvoir, esclaves d’une peur qu’ils sont contraints d’inspirer au plus grand nombre afin de les maintenir en servitude.

La réduction de l’être humain à l’Homo œconomicus implique la réduction de la vie à la survie. La survies est la vie économisée au bénéfice de l’activité laborieuse. Le processus de l’homme en voie d’humanisation se trouve ainsi engorgé et dévoyé. Comme le notait le Traité de savoir vivre : « survivre nous a jusqu’à présent empêchés de vivre. »

La confusion se fait lumière et le mensonge vérité. « Homme » désigne un être plus inhumain qu’humain ; sa dénaturation passe pour sa vraie nature, celle qui l’incite à la prédation, à la guerre, à la cruauté, à l’autodestruction.

L’ordre économique du monde a bâti une réalité économisée où les faits observés, étudiés par des contrefaçons d’êtres humains, sont eux-mêmes contrefaits. Car objets observés, observateur et instruments d’observation appartiennent à un champ de préoccupation où la vie est marginalisée, dépouillée de sa cohérence, coupée de son osmose avec l’univers vivant.

La guerre sociale du maître et de l’esclave ne fait qu’une avec la guerre existentielle qui oppose en chacun la nécessité de survivre et la tentation de vivre une vie pleine et entière.

En bloquant les émotions et en empêchant la conscience humaine de les prendre en charge et de les affiner, la carapace caractérielle les dénature et ne leur laisse pour exutoire que le débondement sauvage. (…) Le non-dépassement de l’animalité se traduit chez l’homme par la constitution d’une carapace caractérielle. Celle-ci a pour fonction de le protéger contre le déferlement du flux émotionnel qu’elle réprime au nom de l’esprit, dont la prééminence sort ainsi renforcée.

L’hystérie est le discours du corps expulsé de lui-même. Quand il crie vengeance et parle au nom de sa bestialité réprimée, son langage a tout lieu d’être celui de la prédation.

La survie est l’inversion de la vie. Elle la nie en l’économisant. La civilisation marchande a pour fondement le mensonge qui occulte la réalité d’un monde à l’envers et d’une existence vécue à revers.

Renoncer à la vie a sacralisé l’empire de la mort.

Ce qui prête sa puissance à l’aliénation religieuse, c’est le sentiment d’exil que la séparation de l’homme avec lui-même instille en lui. Spolié d’un potentiel de vie qui l’autoriserait à créer un monde propice à son bonheur, il s’en remet à un Créateur extra-terrestre du soin de programmer le malheur que sa résignation sollicite.

L’avoir a objectivé l’homme par le biais du travail et de la marchandise. Transformé en un objet d’échange et d’appropriation, il n’a d’autre choix que de sacrifier sa part de vie humaine et de compenser sa déperdition d’existence par l’acquisition de biens qui, au delà de la subsistance, accroissent son image de marque sur le marché du pouvoir.
Le travail que produit l’homme le reproduit en tant qu’être déshumanisé. La qualité de l’être est remplacée par la quantité des biens qui le représentent spectaculairement.

L’homme n’est plus perçu comme sujet où la vie s’incarne. Il se mesure à l’aune de l’objet marchand qui le représente.

La mécanisation du vivant a donné une valeur normative absolue à l’absurdité d’un monde à l’envers où l’être humain n’est rien et où l’homme est la représentation abstraite de tout ce qu’il aspire à vivre et ne vie pas.

Les essais que la vie expérimente en nous diffèrent radicalement des comportements mécanisés qui nous sont imposés de l’extérieur, qui sont des implants, les produits d’un système qui à chaque instant tente de nous faire fonctionner selon ses normes.

Nous en sommes arrivés à un tel degré de carence de l’être et à une tel prolifération autodestructrice de l’avoir qu’aujourd’hui c’est par un renoncement systématique à la vie que la survie même de l’homme et de la terre est menacée.

Les bourgeois, successeurs et vainqueurs de la noblesse ne disposaient que d’un avoir pour acheter l’illusion d’exister.

En exilant l’homme de lui-même et de son potentiel de vie, la civilisation marchande identifie le temps à un paramètre économique dont la fonction est d’ordonner l’univers comme univers de la marchandise et du travail.

Or, maintenant que la survie elle-même est mise en péril par une paupérisation globale affectant la planète et l’existence, l’avoir perd sa capacité de compenser, ne serait-ce qu’illusoirement, la pauvreté de l’être à laquelle la possession de biens proposait sa piètre consolation. L’avoir est sans recours ni avenir ; l’être est seul à nous satisfaire en offrant les bases d’une destinée véritablement humaine.

S’adapter est un mode de survie propre aux bêtes et aux plantes. Vivre, c’est inventer les moyens et les conditions favorables à une existence individuelle et sociale meilleure. La vie est autocréatrice.

La base de notre destinée à construire est en nous. M’identifier à ce que j’ai en moi de plus vivant est la seule identité que je revendique, la seule à briser le plus sûrement avec la servitude volontaire.

Nos vérités péremptoires ne sont que des mensonges sans faille.

Ceux qu’ébranlent les tourbillons de l’incertitude s’accrochent si fermement à l’opinion reçue que les moindres doutes et contestations leur semblent odieux, tant ils redoutent de tomber dans leur propre vide.

Nous sommes habités par une pluralité de mondes possibles dont la porte du rêve entrouverte ne nous dévoile qu’une brève lueur.
Mon alchimie ne s’embarrasse ni de justifications ni de raisons pertinentes. Elle ignore les projets millimétrés, les programmes, les itinéraires prévisibles. Elles est la lumière de l’obscur, elle emmène sans mener. Sa poésie me prémunit contre le vide délétère qu’engendre le mal de survie.

Là où règnent la compétition, la réussite et l’échec, «manquer de caractère» est perçu comme une marque de faiblesse dont le premier prédateur venu tire profit. Que mettre à la place de la forteresse vide, si ce n’est une puissance intérieure, une force créatrice, un rayonnement du désir de vivre, capable d’agir de façon dissuasive contre menaces, infortunes et contrariétés ? La poésie vécue n’est rien d’autre que la puissance de la générosité vitale. En échappant à toute forme de sacrifice et de contrainte, elle atteint à une capacité de résonance protoplasmique.

La force de l’être réside précisément dans une puissance sensitive et sensuelle dont la propagation exponentielle a la capacité de déclencher la réaction en chaîne d’une générosité humaine, un déferlement que l’idéologie éthique transforme en un mesquin et ruisselant devoir de solidarité. C’est cette nouvelle innocence qui va conquérir le monde sans se l’approprier. Là réside la seule violence qui m’attire, la violence de l’humain qui brise ses chaînes.

La souveraineté de l’humain implique l’alliance de chacun avec ce qu’il a en lui de plus vivant. Ce qui ne m’identifie pas à mon devenir humain m’asservit à ce qui me tue.

Nous sommes des mutilés. Les béquilles, imposées dès l’enfance, nous persuadent de notre impuissance. Nous ne pourrons les jeter qu’en réapprenant à marcher.
J’aspire à réintégrer, par l’exercice d’une autonomie créatrice, le devenir humain auquel j’appartiens.

Nul ne se changera sans changer le monde, nul ne changera le monde sans se changer.

Tout moment amorce le dépassement du temps qui s’écoule.
La conscience du moment met en œuvre un processus d’incarnation du désir.

Rien n’offre un remède plus salutaire au désarroi que de raviver sans cesse l’attrait des jouissances attisées en chacun par la volonté de vivre.

Le temps qui nous est dérobé est un vol, le temps imposé un viol. Que la conscience humaine se réveille et l’instant cessera de nous emporter où nous ne sommes pas.

Le pessimiste attend le pire et celui-ci a tout lieu d’arriver, l’optimiste attend le meilleur, qui arrive ou n’arrive pas. L’un et l’autre ont en commun de s’en remettre passivement aux décrets d’un impénétrable destin. Tous deux s’agenouillent devant un ordre des choses qui les traite en objets.

Une faille s’ouvre tôt ou tard dans le temps, nous engageant à comprendre que changer un instant en moment est l’acte poétique inaugural d’un autre monde possible.

L’efficacité est un hymne à la gloire du travail qui nous ruine.

Être humain, c’est rompre ses chaînes.

Le désir individuel d’une vie souveraine entre en résonance avec la volonté d’un renouveau social, qui peu à peu émerge des limbes d’une société de nuit et de brouillard.

Tandis que la société de profit et de pouvoir se délite au fond de son impasse, l’immémorial dessein d’accéder à une véritable humanité ravive sa mise en œuvre sous le regard aveuglément imbécile du spectacle et de ceux qui y paradent.

Le futur auquel mon désir s’attache vient nourrir mon présent. (…)
Il me suffit d’ouvrir le présent à mes bonheurs à venir. Je l’invite à les accueillir comme je fais fête à l’amante en fêtant l’amour qui la conduit vers moi.

J’ai cessé de réclamer le meilleur avec les angoissantes incertitudes qu’un tel espoir implique. Je m’ouvre en toute confiance aux échéances du bonheur qui du lointain de mon devenir s’achemine vers moi pour enrichir mon présent.

Quand les résonances jaillissent spontanément, elles mettent en branle un processus d’affinement et d’harmonisation qui suit son cour sans hâte ni lenteur.

J’ouvre en moi et devant moi un espace-temps où je n’ai qu’à me laisser guider par une heureuse conjuration de moments, voir de situations. Ainsi s’agence une échappée belle qui me délivre des machinations labyrinthiques.

Le sens de la vie c’est la vie même.

Je tiens le dégoût de la vie pour la plus répugnante vomissure de la société dominante.

L’étouffement des siècles n’a jamais épuisé le souffle des aspirations humaines. L’importance du désir ne réside pas dans sa satisfaction mais dans la passion qu’il stimule en se formulant. Entre brise et tempête, la puissance poétique qui nous crée et que nous créons signale la proximité de nos océans.

La ruine des fausses richesses que l’avoir a accumulées en arrachant à l’être sa vraie richesse dénonce à la fois la réalité falsifiée d’un monde d’objets et restitue au sujet – à chaque existence particulière – le droit de lutter pour son autonomie et son émancipation.

Jouir des êtres et des choses dissuade de se les approprier. La passion de la jouissance brise l’avidité de l’avoir. Seul ce qui se donne est acquis et se renouvelle sans cesse. L’avoir sécrète l’ennuie : il ne conçoit le changement que réduit à l’échange.

La meilleur façon d’échapper au Destin, c’est de se vouer sans réserve à sa destinée. L’intensité d’un désir sans fin sait accueillir avec le faste de la simplicité le messager du meilleur des futurs.

Je n’ai rien en commun avec ceux qui luttent contre un pouvoir avec les armes du pouvoir. Je marque une distance infranchissable avec quiconque préfère au souffle des aspirations humaines la mauvaise haleine de l’autorité.
En me retirant d’un terrain que la confusion des hostilités rend stérile, et en ne fréquentant que des amis - connus ou inconnus - épris d’une même quête de l’émancipation, je n’ai pas à redouter qu’un coup d’estoc m’atteigne au défaut de la cuirasse. Je puis être moi, avec mes errements et mes incertitudes, sans avoir à me défendre, à me justifier, à tenir un rôle par lequel le premier venu me fourrera dans son armoire à jugements. En d’autres termes : ne briguant aucun pouvoir, aucun rôle de chef, de gourou, de pédagogue, de maître à penser, je n’ai rien à redouter des vieux réflexes agressifs hérités du passé.

L’occasion nous est offerte de nous réapproprier la puissance de l’homme et de la terre, spoliée par des Dieux laborieusement forgés sur l’enclume de la civilisation marchande. L’avoir a tué l’être humain en inventant l’être divin qui l’a exilé de la terre. Nous allons tuer l’avoir et bannir le divin en devenant humains, infiniment.

Raoul Vaneigem
Licioula est en ligne.
Franchement j'ai du mal, même si sur le fond je suis d'accord.. j'ai du mal avec ce genre de sermon, d'autosatisfaction, d'incantation... Mais bon, peut-être qu'il y en a besoin, en tout cas, moi j'ai l'impression de voir un train arrêté qui ne voyagera plus.. (elle est nulle la métaphore, mais je n'...
Eric "Camille" Alkaest
Avec toute la sympathie que j'ai pour le père Raoul et sa prose, le situationnisme en 2017 ne peut pas ne pas prendre en compte de l'urgence à déboulonner le vieux monde et lui substituer des zones d'autonomie définitive, sauf à crever des conséquences morbides de l'avidité sans fin du Capital.
Lukas Stella
"Fait le ici et maintenant" vient des situationnistes, qui critiquait toutes idéologies et donc le situationnisme. C'est d'ailleurs pour ça qu'ils se sont dissout dans la population.
Code Captcha
-->
Recharger le code
Saisir le code