[Mes écrits] - Winner/looser, contrainte économique et morale d'une idéologie.

par
Si l'on peut sentir qu'il vaut la peine de rester humain, même s'il ne doit rien en résulter, on les a battus.
Georges Orwell - 1984.


(crédit photo Chris Brown)

Quelque chose me taraude à nouveau depuis quelques jours. Une question trouble, confuse, presque indéfinissable, proche du malaise. Un besoin d’établir une sorte de communication, fut-elle à sens unique, avec cet univers de «Winners», qui nous écrase depuis toujours et que je ne comprends décidément pas toujours très bien.
C’est une thématique récurrente chez moi, elle revient régulièrement heurter mon besoin quasi vital de Comprendre. Elle revient chaque fois que je croise une des personnes appartenant à cet univers auto-proclamé «Gagnant/Gagnant»
Il y a d’abord celles pour lesquelles je peux avoir de l’affection, dont je puisse entrevoir les motivations, et qui restent assez humaines pour sentir au fond de leur être ce tiraillement irréconciliable : Elles sont prises entre tout ce qu’il faut taire, nier, tout ce sur quoi il faut fermer les yeux pour se laisser convaincre qu’on est dans le vrai d'un coté et leur humanité de l'autre, qui entrevoit malgré elles l’immense gâchis. Et encore elles ne savent pas tout. La plupart du temps, elles ne se sont pas laissées instruire de l’histoire sociale des produits qu’elles utilisent. Les agriculteurs empoisonnés par les pesticides ou poussés à la faillite par l’industrie semencière, les chaussures assemblées par des enfants semblables aux leurs, les pères et mères de familles sur-exploités, empoisonnés par les traitements chimiques des tissus, des vêtements, tués dans les incendies d’usines qui font l’économie de la sécurité. On se garde bien, la plupart du temps, de regarder de trop prés tout cela. L’exploitation inhumaine des personnes et en particulier des enfants qui extraient les minerais nécessaires aux batteries de nos appareils, les guerres sanglantes qu’occasionne la convoitise de la manne financière que représentent ces minerais, l’ensemble des produits qui saturent la terre et les corps de pollution, extermine des espèces animales, les insectes, saturent les mers de plastique, les sous-sols de bombes nucléaires à retardement, l’atmosphère de gaz carbonique, fondent les glaciers, montent le niveau des eaux, bétonnent leur écoulement, provoquent les violents effets des dérèglements climatiques que l’humanité subi aujourd’hui de plus en plus fréquemment...
Acteurs valeureux de ce système destructeur, ces hommes et ces femmes qui y réussissent sans pouvoir tout à fait faire taire leur conscience, en sont sans doute aussi, en même temps, les otages. Comme nous, petites gens, le sommes aussi à différents niveaux. Victime en quelque sorte du syndrome de Stockholm, leur humanité profonde doit faire un effort troublant et sans doute douloureux, pour valider contre toute rationalité et contre toute conscience, cet artificiel des grands, des créateurs d’emploi. Il en va sans doute ainsi pour beaucoup des personnes dont on dit qu’elles ont «réussi», et qui, en retour, peuvent offrir à leurs enfants un avenir, des vacances, des voyages, des skis, ou même ne serait-ce qu’un vélo pour les plus modestes d’entre-elles.

D’autres en revanche, arrivent de façon vraiment surprenante à se laisser corrompre jusqu’aux tréfonds de l’âme par l’avantage réel (ou fantasmé, parfois) de leur situation, ce au point de faire disparaître de leur esprit le revers de la médaille. Et c’est là que je commence à vraiment peiner à comprendre, un peu comme je peine à comprendre les religieux quasi-fanatiques, pour qui une offense à Dieu justifierait toutes les représailles: le même exercice, la même difficulté, la même migraine, la même anomalie entre questionnement et conclusion. L’inconscience de la foi me trouble pareillement.

C’est un de ces adeptes de la foi capitaliste qui m’a replongée il y a quelques jours dans le questionnement récurrent accouchant de ce texte aujourd’hui, et que jusque là ne provoquaient que les plus proches de moi parmi eux.
Je l’ai croisé alors que je distribuais des tracts appelant à la mobilisation contre les lois qui aggravent une situation déjà détestable. C’était un homme d’âge mur, bien mis, grisonnant, au regard lointain et sec.
Sans doute en écho au trouble causé par mes proches situés de l’autre coté de la barrière sociale, son discours m’a frappée.
Il disait que ce sont les «individus» «créatifs» qui détiennent notre salut, en inventant de quoi «créer de l’emploi»; Qu’il faut les laisser «créer», que ce sont eux qu’il faut «aider», favoriser. Tout pour eux rien pour les autres parasites et fainéants. Dans son discours, il confondait d’illustres scientifiques à d’obscures industriels, les lauriers des premiers rejaillissant sur les seconds par un procédé curieux que je ne parvenais pas à retracer. Abasourdie, je sentais que je touchais là l’un des nœuds de mon engagement, que c’était cela contre quoi je me débattais depuis toujours. Cette profonde suffisance, cette négation du droit à la différence, ce mépris de la misère, non pas de ce qui la cause, mais de ce qui la subit. Et le choc des «cultures» m’apparaissait d’un coup si radical, que je ne savais plus comment atteindre ce cerveau fermé à tout jamais sur son humanité aride et desséchée.
Maladroitement et sans y avoir été préparée, j’entreprenais alors de lui faire entrevoir les conséquences insoutenables de la logique qu’il défendait comme celle d’un monde idyllique à vénérer religieusement. Privée d’angle d’attaque, j’investissais de ma personne, de mon histoire, pour témoigner au nom de toutes celles et ceux qui, comme moi, n’y ont pas une place heureuse, dans ce monde de Oui-Oui sanguinaire.
À l’évocation de la précarité systématique des mes aventures professionnelles, la réponse qui fusa acheva de creuser le fossé déjà infranchissable: «Alors mais qu’est-ce que vous avez fait à l’école?!»
Ces mormons de l’économie libérale lui sacrifient jusqu’à la dernière trace de leur humanité grâce à cet étonnant précepte : les grands perdants du Jeu Absolu sont bien à plaindre, sans doute, mais surtout à blâmer. Ainsi, aucun état d’âme à avoir, car ce sont des mauvais qui n’ont pas travaillé à l’école, des médiocres, des loosers, des fainéants, des assistés, et qui veulent profiter des cotisations des «bons citoyens» sans fournir l’effort de les «mériter».
Qu’est ce que vous avez fait à l’école?! On peut donc infantiliser ainsi les adultes, leur retourner la sentence autrefois rabâchée. «Si tu ne travaille pas bien à l’école...» Ou autrement dit, si pour une raison x ou y, tu n’a pas été en mesure d’exceller à l’école, par exemple, tu mérites le mépris, tu es bon à jeter. Voilà, elle était exprimée en clair cette fois, l’oppression grise et sourde de l’opprobre qui pèse sur l’existence de tant de mes semblables. Cette logique qui m’étouffe, qui broient toutes celles et ceux qui se révèlent incapables de se plier au formatage pour devenir si précisément «comme ça», militant libéral, en fait, extrémiste du capital, dévot de ce système très précis dans ses exigences, et que moi je ressens comme profondément artificiel, insensé, violent et faux cul, pour tout dire. Si n’es pas capable de rentrer dans ce moule étroit sans dépasser, c’est très simple, tu es bon à rien. À jeter. Tu as un penchant artistique? Minable: c’est pas avec ça que tu vas «réussir», à moins que tu saches faire des sous avec… Tu es sensible à tes contemporains? Humain n’est pas professionnel, et la réussite ne fait pas dans le social! Poubelle! Tu rechignes à écraser tes collègues que le système mets en concurrence avec toi? Tu n’as aucune ambition, médiocre! Tu ne veux pas travailler à produire de la souffrance, du jetable inutile dont on drogue les foules? Fainéant! Parasite! Tu n’es Rien.
J’ai mis longtemps à me rendre compte que mon handicap, mon incapacité à me calibrer pour ce système, n’était peut-être pas une faiblesse, mais un refus. Un refus radical, incorruptible, incontrôlable. Une insoumission non négociable. J’ai mis longtemps à comprendre que cette profonde incapacité à répondre aux injonctions sociétales répondait en revanche parfaitement à mes valeurs profondes, à mon humanisme, à une sensibilité peut-être au fond plus digne que «médiocre» finalement.
Et une fois cela acquis, je mettrais sans doute le reste de ma vie à déculpabiliser pourtant de ne pas être «à la hauteur» du soit disant défi des gagnants, qui consiste à «réussir» quand cela signifie trop souvent dénigrer, mépriser, écraser, brutaliser, «détruire». Non pas les objets, les voitures ou les bâtiments,
mais l’Humain.


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Gérardsei
Super, Myette ! Malheureusement, force est de constater qu'ils sont de plus en plus nombreux dans le camp d'en face, comme ton interlocuteur. Avant, j'attribuais ça à ce que j'appelais la grande machine à décérébrér, mais ils l'ont faite évoluer en machine à déconscientiser, à déshumaniser même. On ...
Myiette
C'est un problème bien encré désormais : https://www.thechangebook.org/forum/thread/3686/vo...
Je crois quand même qu'on a mis trop longtemps à s'en rendre compte. Maintenant, comment décontaminer?
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