DU FÉTICHISME DE LA VIOLENCE



L'État comme le capitalisme n'ont pu se développer historiquement qu'en détruisant, parasitant les communautés locales toujours peu ou prou fondées sur des formes variées de démocratie locale plus ou moins directe. Refonder aujourd’hui une nouvelle forme de démocratie directe suppose donc de redéfinir, détricoter les périmètres de compétence coercitive de l'Etat et simultanément ceux du marché. Les structures coercitives de l'Etat et du marché ne peuvent pas être réappropriées, fonctionner dans le cadre d'une démocratie directe. Pour le dire autrement, il est impossible de faire fonctionner démocratiquement l'Etat et le marché, ce qui implique qu'il faille repenser la coordination des entités locales de base à nouveaux frais. La centralité de la production économique marche de pair avec la centralité du pouvoir politique, même si aujourd'hui ces deux sphères se sont largement opposées par rapport à leur origine commune.

Il s'agit d'arriver à articuler le local et l'universel, mais un universel fondé sur la reconnaissance de l'altérité : l'universalité des Lumières était au contraire fondée sur le sentiment de l'identité substantielle. La crise historique actuelle est ainsi une crise de l'identité articulée à une crise de l'universel : ce qui nous renvoie à deux formulations idéologiques de la même crise, la tentative de réaffirmer une identité nationale en niant la possibilité de se référer à un universel, et l'affirmation d'une universalité vide qui cherche à nier la question de l'identité collective et du sens du vivre-ensemble. L'actuelle revendication de démocratie directe dans le cadre du mouvement des GJ peut également se lire dans le cadre de cette double crise de l'identité et de l'universel tels qu'ils ont été institutionnalisés. Et il s'agit bien d'une crise institutionnelle, d'une crise de l'institution passée de la société : la volonté de re-créer un lien social direct est une première réponse à cette crise globale, mais elle doit aussi tisser, articuler cette réponse avec une double, simultanée re-définition de l'identité et de l'universel. On voit tout de suite ici le problème posé par les "populismes" : le repli sur une identité nationale passée et l'abandon de la question de l'universel, simplement recadrée et caricaturée dans des frontières nationales. A l'inverse, les "écologismes" défendent un universalisme planétaire passé sans être capables de l'articuler à des identités en crises. Les humains n’ont pas seulement à redéfinir leur rapport utilitariste à la "nature", ils doivent aussi repenser la symbiose de l’humanité dans son univers.

La présente crise sociale, crise historique majeure, peut être lue comme une crise de la cohésion de l'identité, tant du point de vue individuel que de celui du collectif (crise "interne", crise du "vivre-ensemble"), associée à une crise de l'intégration de ce collectif dans son environnement global (crise "externe"), crise de l'intégration encore aggravée par le fait de la crise "interne" de cet environnement global (crise "globale/systémique"). Ces trois niveaux de crise doivent être considérés simultanément, et aujourd'hui aucun niveau particulier ne permet de résoudre la crise des deux autres. Je suis bien conscient que la problématique que nous avons à résoudre ressemble à la quadrature du cercle, mais pourtant toute tentative de résoudre l'un quelconque de ces niveaux indépendamment des deux autres ne fait que masquer, reporter, déplacer et aggraver le problème.

Je ne vois pas comment il serait possible de changer les rapports entre les humains sans changer en même temps notre rapport pratique au monde, et changer notre rapport pratique au monde est inconcevable sans abolir le capitalisme. Cette question est cependant complexe et défie largement notre intuition quant à ce que devrait, pourrait être un autre rapport réellement démocratique (démocratie directe) à la production et à l'enrichissement du lien social (plutôt que la production et l'enrichissement marchands). Notre intuition est en effet largement formatée par des siècles de centralisation du pouvoir symbolique et des siècles de centralisation de la production industrielle.

La problématique à laquelle nous sommes confrontés est que l'appareillage industriel du capitalisme se révèle aujourd'hui être devenu structurellement anti-démocratique, jusque dans le châssis de ses machines, jusque dans ses principes de conception et de fonctionnement. (Une centrale nucléaire en est un symbole flagrant...). Mon avis est qu'il faut remplacer la centralisation mondiale de la production (qui signifie une concentration des moyens de production associée à une centralisation d'une distribution planétaire) par une libre diffusion de toutes les techniques permettant à chaque humain de maîtriser au maximum tous les aspects matériels de la production de sa vie, associé à une libre coordination des acteurs permettant de maîtriser un minimum une socialité commune. Cela suppose une transformation conceptuelle des machines qui n'auront plus pour objectif de produire des objets, mais de produire une autonomie individuelle imbriquée dans des autonomies collectives enchâssées les unes dans les autres, en dehors de toute possibilité d'appropriation privative de ces techniques et moyens, dans le respect des contraintes écologiques globales. (Petite remarque : la libre association suppose aussi la liberté de ne pas s'associer...).

Face à une telle exigence d'autonomie individuelle et de libre association entre égaux (égaux parce que tous différents…), partout sur la terre, le présent contexte économique et politique, fondé sur la dépossession des moyens de production et la dépossession des moyens de contrôle de l'immense majorité des humains, on ne peut que conclure au caractère totalement artificiel d'un ordre qui fonde cette réelle dépossession universelle sur une prétendue inégalité intrinsèque des humains entre eux (rendue gouvernable par la fiction de la seule égalité juridique…). Il n'y a aucune justification possible au fait que les différences entre les humains soient instrumentalisées et hiérarchisées au profit exclusif de quelques-uns. Ces différences, la diversité, l'altérité, sont au contraire au fondement de la véritable richesse collective des humains, et seule la négation de ces différences dans un processus de sélection et de mise en avant d'une "qualité" radicalement discriminante permet à une société inégalitaire de se mettre en place et de se maintenir. Pour le dire autrement, une société inégalitaire discrimine la diversité des qualités humaines dans un processus de différenciation hiérarchisé d'un "mérite" de référence, pour sélectionner des élites qui n'apparaissent telles que tant qu'il est possible de donner un crédit quelconque à ce processus de différenciation.

La présente crise sociale peut ainsi également être lue, par-delà la dénonciation des incompréhensibles et scandaleuses inégalités de fortune, comme la remise en cause du système dominant de justification des inégalités qualitatives entre les humains eux-mêmes. Et lorsque ce système de justification s'effrite, son iniquité finit par se lire et se vivre comme violence. La réponse de tous les bénéficiaires de ce système de justification face à sa crise de légitimité a jusqu'à présent toujours consisté à invoqué une violence dont eux-mêmes seraient la victime dans une complète logique d'inversion de la réalité. On en a encore une preuve récente avec les récentes répressions des manifestations des GJ.

La dénonciation médiatique et politique de la violence, tout particulièrement dans l'actuelle crise sociétale, relève clairement de l'incantation magique : il s'agit, en particulier lors de toutes les interviews ou dans tous les discours officiels, de désigner un "ennemi fétichisé" qui n'a aucun titre à faire partie de "la" société, et de totalement décontextualiser la situation historique vécue pour seulement entretenir la peur du chaos. Vous ne dénoncez pas la violence, par principe et sans condition ou retenue aucune, c'est que vous vous excluez automatiquement de "la" société, qui se trouve de fait légitimée (c'est du moins l'objectif...). Le point important c'est que cette violence qui est dénoncée sur toutes les places médiatiques n'est jamais la violence réelle, n'est jamais le moment et l'expression historiquement construite d'une crise, mais seulement la preuve irréfutable du caractère inévitablement et fondamentalement mauvais, pervers, maladif, irrationnel, antisocial de leurs auteurs (liste non exhaustive bien sûr), et indissociablement de tous ceux qui ne dénoncent pas sans réfléchir cette violence fantasmée. Il est rigoureusement impossible dans le monde médiatico-politique de parler de violence réelle sans commettre un sacrilège, au sens religieux du terme.

L'objectif de tous les pouvoirs établis est de donner le maximum de consistance à cet "ennemi fétiche", de créer et d'entretenir le plus large consensus autour et contre lui, pour, ensuite, faire l'amalgame entre cet "ennemi fétiche" et tous ses opposants qui ne respectent plus la fiction de l’unité nationale. La dénonciation par le pouvoir actuel de la "violence" est tellement caricaturale qu'il est en train de vendre la mèche du caractère fétiche de la violence qu'il dénonce. Son problème est que sa légitimité tient entièrement à l'invisibilité de ce fétichisme... Si le corps politique arrive à percevoir qu'il y a une différence qualitative entre la violence dénoncée par le pouvoir et la violence vécue, alors il est à en train de jouer sa survie.

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