L’IMMUNITÉ, L’EXCEPTION, LA MORT

L’IMMUNITÉ, L’EXCEPTION, LA MORT

Penser ce qui nous arrive avec Vilém Flusser, philosophe tchécoslovaque [4/4 - extraits]

Un passe sanitaire numérique est donc désormais demandé à l’entrée des bars et des restaurants, des cinémas et des théâtres, des musées et des salles de sport, des boîtes de nuit et des centres commerciaux, des TGV et des avions. Pour voyager, pour se divertir, pour se rencontrer, il faut pouvoir prouver son innocuité virale à l’aide d’un ensemble de carrés noirs et blancs lisible par une machine dotée d’un capteur photographique et d’une liaison internet, ensemble qui a été nommé Quick response code et que l’on surnomme, pour tendre à devenir aussi rapide que la machine, un QR code. Ce dispositif de tri et de contrôle vise officiellement à inciter le plus grand nombre à la vaccination : plutôt qu’une politique nationale de vaccination obligatoire, l’État a choisi le chantage par la menace faite à chaque individu d’une privation de son droit à la sociabilité et à la circulation dans l’espace public. L’aboutissement de cette politique de la menace sera le déremboursement des tests, sauf prescription médicale, au mois d’octobre, afin que seules les personnes vaccinées ou contaminées depuis moins de six mois soient en mesure d’accéder à ces lieux et services. Les personnes non-vaccinées devront payer le prix d’un test pour obtenir trois jours de sursis, faute de quoi, comme au temps des confinements, elles seront privées des lieux dits non-essentiels. Alors même que tous les autres pourront en jouir.

Le passe sanitaire n’est pas d’abord, contrairement à ce que son nom semble indiquer, un dispositif sanitaire : il prive les non-vaccinés d’accès à certains lieux parmi les plus spacieux et les plus ouverts, comme les terrasses et les musées, pour contraindre leurs moments de convivialité à l’étroitesse des espaces domestiques, alors qu’il a été depuis longtemps établi que le covid-19 était une maladie qui se contractait par concentration d’aérosols dans les intérieurs petits et clos. Le passe sanitaire est d’abord un dispositif sécuritaire, carcéral et stratégique : il est le nom de notre plus grande défaite politique de ce début de siècle. Sa mise en place intervient après l’instauration du bracelet électronique comme mesure judiciaire en 1997 et la délivrance de passeports biométriques depuis 2009. À la suite de ces deux objets nouveaux et pourtant désormais banalisés, au sens où personne dans le débat public ne propose plus leur abolition, il participe à identifier l’individu à un code numérique ; à lier sa liberté de mouvement à ce qui est inscrit sur ce code ; à délier cette contrainte d’une mesure judiciaire, pour que chacun soit traité comme un criminel ou un danger potentiel — une bombe bactériologique, désormais. La grande perversité néolibérale du passe sanitaire est qu’il incite chaque citoyen à réclamer son code, par un acte libre, une prise de rendez-vous sur internet le plus souvent, quand personne n’avait encore jamais réclamé la pose d’un bracelet à sa cheville. La grande violence autoritaire du passe, elle, est qu’il transforme un bon million d’individus, ouvreurs de cinéma, serveurs de restaurants, propriétaires de bars, surveillants de musée, caissiers de piscines, organisateurs de fêtes de village, en enregistreurs de codes-barres, en vérificateurs d’identité numérique — en un prodigieux contingent de police 2.0.

Il y a un an, au sortir du premier séquestre, la mise en place d’un tel dispositif de tri, de contrôle et de surveillance assisté numériquement était l’une des hypothèses de ce que la presse libérale appelait la théorie du complot du « Grand Reset », de la Grande Réinitialisation. Il y a six mois, le Président de la République et ses porte-voix assuraient la main sur le cœur que jamais ils n’auraient recours à un dispositif qui créerait deux catégories de citoyens — on ne scinde pas la République, disaient-ils. Le complot annoncé a eu lieu tandis que la promesse gouvernementale a été trahie. Devinez qui la presse libérale accuse d’un rapport altéré à la réalité. « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ».

Flusser entérine l’intuition : « la médecine est le grand scandale du présent ». C’est qu’elle n’a jamais été une science dure : elle a affaire à un sujet, le malade, qui n’est pas de la matière inanimée offerte à tous les calculs. Mais comme toutes les sciences molles, comme l’économie statistique ou la politologie, elle est en proie à son durcissement par la quantification informatisée. C’est au moment où le malade devient un objet, et le contingent de malades un fonds, que la vie cesse d’être pensable, et qu’une bascule épochale a lieu.

Le monde préindustriel avait inventé l’outil, le monde industriel a inventé la machine, le monde post-industriel aura inventé l’appareil ou le gadget, c’est-à-dire le programme. À chacune de ces techniques son ontologie, son éthique, sa politique.

Les hommes sont programmés pour fonctionner comme pièces d’un jeu symbolique. Ils sont chiffrés et numérotés. Ils deviennent computables dans des statistiques et des cartons perforés. Ils sont programmés d’une manière telle qu’ils acceptent volontiers leur programmation. Le fonctionnaire est un homme programmé, non seulement pour fonctionner, mais aussi pour accepter son fonctionnement.

« Si, par hérésie, on conteste le programme de l’appareil, aussitôt pousse, à l’intérieur de l’appareil, un ministère de la contestation. En fin de compte, c’est toujours l’appareil qui satisfait les caprices de toute hérésie à travers l’uniforme qu’il lui dispense. C’est partout que fonctionne automatiquement le totalitarisme de l’uniformisation multiforme. Démocratie libérale. » Flusser.

Face au mouvement de protestation contre le passe sanitaire, la presse libérale et plus généralement le camp progressiste feignent de ne pas comprendre l’objet de la contestation. Derrière les anti-passe ne se cacheraient que des anti-vax un peu toc toc. Le mouvement serait pourri par le complot, les fake news, par une haine de la science et un conservatisme proto-fasciste. C’est qu’il est très facile de ne pas voir que derrière le complot, il y a le programme. Que derrière les dérives et les excès, il y a une intuition juste. Quelle est-elle, cette intuition ? Qu’une technocratie gouvernementale au service exclusif de la techno-science-économie applique un programme numérique de contrôle comme le font toutes les démocraties libérales, décennie après décennie, sans répit ; que technologie, police et profit avancent continument main dans la main, sans qu’aucun pouvoir ne change la donne, ni même n’ambitionne de le faire ; que le passe sanitaire suit la même logique que la généralisation de la vidéosurveillance, que l’instauration du passeport biométrique et du bracelet électronique, celle d’une numérisation de l’espace public visant un accroissement de la surveillance du peuple et de l’administration de la vie ; qu’il signe l’inscription sur la longue durée de toutes les mesures d’exception prises depuis un an et demi, l’entrée de l’état d’urgence sanitaire dans la loi.

Il n’y a pas d’abord la science de la nature qui se met à transformer les objets en surface de calcul, ensuite la technique qui met à profit ces avancées scientifiques en les appliquant, enfin un monde qui s’en trouve changé. Non, il y a d’abord l’arraisonnement du monde comme nouvelle manière de se rapporter à l’être, et cet arraisonnement irrigue la science et la technique dans le même mouvement.

Toute critique de la technologie ne peut faire l’économie du régime de rationalité qui a fait naître ces technologies.

On ne saurait pas dire ce qui existerait à la place de cette technologie, ou ce qu’on pourrait en penser si nous n’existions pas dans cette ontologie programmatique. Cet impensable est aussi vertigineux que cette pensée d’une existence de programmes autonomisés — autre impensable qui met en péril la pensée, et qui conduit immanquablement certains à chercher qui est derrière les programmes. Dans ce vertige, dans ce défaut de la raison, le mouvement sera toujours pris à défaut — c’est par là que le programme, qui est rationalité pure, va se défendre coûte que coûte. C’est par là que le système va contre-attaquer, par le biais de ses fonctionnaires les plus zélés, les vérificateurs de faits pour qui la vérité est une somme de véridicités vérifiables auprès des ministères émetteurs d’informations vraies.

Le Grand Reset n’est pourtant pas un fantasme ni un complot : c’est le nom d’une proposition de mise à jour du programme émise par le Forum Économique Mondial, l’un des pôles de programmation planétaire les plus en vue, au prétexte de la pandémie et de la crise politique, économique et sociale qui s’en est suivie. L’avancée du programme n’est pas linéaire : elle progresse par crises et par bonds. La crise du covid est une chance inouïe pour la technocratie libérale d’une accélération du programme — de sa mise à jour. Mais elle est aussi une chance inouïe, pour nous, de sa mise au jour. Quand la foule défile pour dire qu’il faut freiner l’accélération du déroulement du programme, il faut être bien borné pour penser que ce n’est pas là que ça se joue, bien partial pour n’y entendre que les contre-vérités. Car une vérité jamais dite, à peine dicible, et pourtant tapie dans l’ombre de chaque corps, de chaque cervelle encore un peu humaine, trouve enfin à s’y dire. Les Gilets Jaunes avaient été la chance, périlleuse, comme tout chance, de voir la politique devenir l’affaire de tous, loin des partis, des syndicats, des avants-gardes du prolétariat, la chance donnée à chacun ne s’y retrouvant pas, ne s’y retrouvant plus, de faire l’expérience d’occuper et de défendre un territoire, ne serait-ce qu’un rond-point, une rue bourgeoise derrière une barricade, un parking de supermarché. Il ne faut pas passer à côté de cette chance nouvelle, celle de giletjauniser le mouvement anti-passe, et de faire de l’opposition à la numérisation du contrôle de la vie la chance d’un bug, même minime, dans le programme en cours.

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