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Lettre de Cesare du 8 Mars 2020, parue sur lundi matin du 23 Mars
Il y dénonce l'abus carcéral qu'il y subit, avec notamment une mise à l'isolement total qui persiste depuis plus d'un an, un choix cornélien dans ce cadre entre repas chaud et promenade totalement solitaire, et les visites vidéo avec son petit garçon de 6 ans finalement refusées, à l'encontre même de son droit parental et des droits de l'enfant.


Cesare Battisti : depuis la prison de haute sécurité d’Oristano




« Mes amies, mes amis, voilà la situation que j’ai endurée en silence depuis mon débarquement à Rome le 14 janvier 2019. »


Rappelons que le tort principal de Cesare Battisti est d’être devenu, à la fin du 20e siècle, le bouc émissaire de la réécriture, par la post-gauche et la droite fascisante italiennes, du soulèvement des années 70 dans la péninsule.

De celui qui ne fut qu’un parmi des milliers de révoltés qui se sont engagés les armes à la main contre la société capitaliste, on a fait un monstre unique dans l’histoire du pays. Cette construction fantasmatique sera quelque jour déconstruite (...) lire la suite -> ICI <-

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Oristano, le 8 mars 2020

Chères amies, chers amis,
Quinze mois se sont écoulés depuis mon enlèvement et ma déportation, et je suis toujours dans une sorte d’isolement punitif, sans aucune base légale. Une situation inédite dans le système pénitentiaire italien.
Jusqu’à maintenant, si j’ai accepté passivement — mais avais-je le choix ? — cet abus de pouvoir, c’est pour deux raisons simples : d’une part je méconnaissais les normes pénitentiaires italiennes, et d’autre part je rédigeais mon dernier ouvrage— ce qui m’a aidé à supporter le strict confinement autour de ma cellule.

Mais à l’heure actuelle, ces deux raisons n’ont plus lieu d’être : j’ai terminé mon roman (écrit avec des moyens de fortune) et, même dans les conditions où je suis, un an aura suffi pour découvrir les abus de pouvoir que le ministère a mis en œuvre dans le but de me faire « pourrir en prison » — ainsi qu’un ministre d’État l’avait publiquement promis à l’époque.
Toutes les bornes ont été dépassées le mois dernier, lorsqu’on m’a nié le droit sacré à l’appel vidéo-téléphonique avec mon enfant de 6 ans qui vit au Brésil. Cela au mépris de la loi italienne, de la Convention internationale des droits de l’enfant de l’ONU (CIDE) et des dispositions européennes en la matière.
Le battage médiatique orchestré par l’État sur « l’affaire Cesare Battisti » a permis à cette situation dramatique de se produire au cœur de l’Europe : l’Italie se croit tout permis car elle se croit à l’abri de tout éventuel scandale public.
Or, je sais qu’il y a des femmes et des hommes, ici et ailleurs, qui n’ont pas avalé les désinformations sur le soi-disant « monstre » Cesare Battisti. C’est à ces personnes que je lance un appel, afin d’engager une lutte avec tous les moyens permis et disponibles, de façon à obliger l’État italien à respecter ses propres lois, pour tous les reclus, sans distinction.
Je sais que cela sera une tâche difficile, mais il est important d’ouvrir une brèche dans le mur du silence. Autrement, ils auront mené à bien leur plan, ils m’auront enterré vivant.

Je suppose qu’il doit exister d’autres détenus enfermés eux aussi dans des conditions difficiles, mais mon isolement ne me permet pas d’en avoir connaissance.
Pour ce qui est de mon propre cas, les arguments en ma faveur pour mener cette bataille sont solides :
On me tient abusivement à l’isolement, sans aucun contact avec les autres détenus.

Je suis soumis à une sorte de régime punitif permanent, sans aucune justification et contre toute loi ou norme établies.
J’ai droit à peine à une heure de promenade quotidienne, tout seul et à l’heure du déjeuner — il faut donc choisir entre la promenade ou le repas.
On me refuse les moyens basiques nécessaires à mon activité professionnelle, alors que la loi le permet et que tous, même dans les quartiers de haute sécurité, y ont accès.
On me maintient illégalement en A. S. 2. (« Alta Sicurezza 2 » : sections de haute surveillance destinées aux « terroristes » et aux « subversifs »), alors qu’il n’existe plus, de facto, aucun risque ni aucun motif pouvant justifier une telle mesure : 40 ans après les faits — 40 ans vécus dans la transparence d’un réfugié politique sous surveillance quasi-permanente —, on me garde dans une île, éloigné de tous, dans la prison considérée comme la plus dure d’Italie, dans le but de m’épuiser, de détruire tout contact avec l’extérieur, y compris avec ma famille — jusqu’à m’empêcher, donc, avec une lâcheté inouïe, de maintenir le lien paternel avec mon enfant de 6 ans !
Primo Levi disait qu’on réduit l’homme au niveau de la bête pour que le tortionnaire n’ait pas trop à souffrir de sa faute.
Mes amies, mes amis, voilà la situation que j’ai endurée en silence depuis mon débarquement à Rome le 14 janvier 2019. Je dis « en silence » parce que, au « monstre » créé afin de le jeter en pâture à la vindicte publique, il est interdit aussi de se plaindre de quoi que ce soit, sous peine de réactiver le lynchage étatique et médiatique.
Ainsi, comme vous le constatez, j’ai pris la décision de ne plus me taire — quoi qu’il m’en coûte ! —, puisque les injustices dont je fais l’objet piétinent également le respect et la dignité des familles, de la société, des enfants…
Je vous remercie tous une nouvelle fois pour votre solidarité.
Vous embrasse.
Cesare Battisti